Chine
Inde, à la croisée des regards
Paris, le 01 avril 2008
Peu
nombreux sont ceux en mesure de rendre compte
- par des recherches portant sur plus de 50
ans, approfondies, variées, répétées,
sans discontinuité temporelle importante
- sur l’Inde ou la Chine prise séparément.
Rechercher ces qualités sur l’Inde
et la Chine simultanément est une prouesse
que sans doute moins de cinq de nos contemporains
ont réalisé. Dans le monde francophone,
Gilbert Étienne est le seul. De l’Inde
et de la Chine, il connaît les élites,
les campagnes, les "fabriques",
il en trace les grandes lignes comme il en
mesure les paradoxes.
Il livre ici son 30e ouvrage dont onze dirigés,
dont neuf depuis 1955 sur la seule Inde, quatre
depuis 1959 sur la seule Chine, et depuis
1982 quatre livres couvrant extensivement
les deux économies, dont encore le
livre précurseur Chine-Inde, le match
du siècle publié en 1997 aux
presses de Science-Po, injustement oublié
par la décennie de la "fin de
l’histoire". Sans compter ses travaux
sur l’Afghanistan, le Pakistan, le Bangladesh,
l’Afrique et l’Asie, en général,
une réflexion sur le développement.
Mais est-il raisonnable de comparer l’Inde
et la Chine ou, à tout le moins, de
les porter sur le même plan, sous le
même éclairage ? L’auteur,
modestement, commence par ces lignes "ce
livre constitue une entreprise risquée".
Mais le risque est évité en
adoptant une perspective structurelle, ici
développementaliste : les deux Nations
sont certes dans des contextes nationaux très
différents mais - dans un contexte
mondial commun de contemporanéité
- elles se sont posé des questions
similaires de modernisation économique
et sociale. Chine-Inde repère les outils
de démarrage du développement,
les accélérations et les contradictions
rencontrées en chemin par ces pays.
A cela précède un rappel historique
visant à montrer les dotations initiales
de l’Inde de 1947 et de la Chine de
1949. L’ouvrage décline ces questions
communes en un passage en revue des infrastructures,
de l’environnement, de l’agriculture,
et de la démographie sociale, selon
un plan matérialiste qui découle
assez naturellement.
Dans ce formalisme général
commun, la comparaison fonctionne non seulement
terme à terme mais aussi pour soutenir
l’idée d’une progression.
Si l’ouvrage contraste bien sûr
révolutions en Chine et continuité
des réformes en Inde, il souligne dans
les deux cas le rôle des élites
notamment dans leur rapport aux campagnes
où la démographie et les limitations
en infrastructures règlent bien des
choses et contraignent bien des choix pendant
les premières décennies. Ces
faits et enchainements précis seront
bien utiles pour rappeler à de nombreux
auteurs qui aujourd’hui louent, par
une analyse un peu simpliste - via le concept
en creux de libéralisation, le désengagement
de l’État, que l’État
précisément et à travers
lui les élites techniques et économiques
ont bâti les bases de la modernisation
économique dans ce qui, il y a 60 ans,
et de manière concomitante à
des îlots de modernité industrielle,
était très majoritairement des
civilisations agraires. De manière
plus nuancée, on voit assez la complémentarité
aujourd’hui des diverses forces politiques
et corps sociaux.
Si ce livre éclaire les évolutions
actuelles au prisme de la construction des
décennies 1940 à 1970, il suggère
tout autant les réalités des
modèles dits socialistes de cette période.
Différence nette entre le cas chinois
et indien, bien sûr, mais aussi dans
les deux cas les prises de distance d’avec
le modèle de production soviétique.
Surtout, il donne à voir de manière
très tangible l’immense bouleversement
sur l’ensemble de la société
qu’ont représenté les
modernisations agricole et rurale : le livre
procède souvent, et en quelques phrases,
par association de chiffres nationaux, de
"scènes vues", de débats
de la Nation jusqu’au village. Il croise
trajectoires familiales et éléments
techniques pour donner à voir un véritable
processus global d’industrialisation
rurale.
Puis, dans le plan du livre, ici nouvelles
révolutions, là réformes,
s’enchainent. Dès les années
1980, la Chine est sur une nouvelle trajectoire
faisant la part belle à l’urbain,
l’Inde de Rajiv Ghandi est déjà
celle dont "le monde doit comprendre
qu’elle a changé" - même
si le monde mettra 20 ans à le réaliser.
Dès le milieu ou la fin des années
1980, Inde comme Chine sont prêtes pour
ce que Gilbert Étienne désigne
comme des "coups d’accélérateur".
Terme qui peut-être masque l’importance
de la mise en connexion de ces deux pays avec
l’économie mondiale (en un sens
ces économies débordent de leur
propre cadre) mais qui a l’avantage
de souligner les continuités et d'offrir
une nuance par rapport à ce qui est
aujourd’hui la vision dominante : sortie
rapide et complète du socialisme, ouverture
et libéralisation, sans que ne soient
envisagées les spécificités
nationales. Mais l’exposé n’est
pas théorique. Fidèle à
sa méthode, le livre détaille
les acteurs politiques majeurs (notamment
le monde de l’entreprise) étrangers
comme nationaux ; il offre un recul aux spécialistes
comme une première prise en main pour
qui aborde ces mondes.
On pourra regretter que l’auteur n’ait
pas encore plus suggéré le pilotage
de ce processus par le parti (en Chine, les
élites en Inde), là encore usuellement
passés sous silence par les économistes
Anglo-saxons (et mieux soulignés par
les géographes économiques,
les anthropologues sociaux, mais à
l’inverse surestimés par nombre
de politologues). Mais ce livre veut avant
tout montrer plutôt que dire des thèses,
faire toucher du doigt et poser des questions
plutôt que d’affirmer. Dans le
contexte actuel où les uns affirment
sans autre forme de procès que l’Inde
et la Chine seront les économies dominantes,
où d’autres suggèrent
sans coup intellectuel férir, ni sans
faire avancer aucunement l’analyse que
ces pays ne domineront pas le monde, Gilbert
Étienne laisse ces assertions à
l’emporte-pièce pour se concentrer
sur une méthode plus sûre. Inscrire
les systèmes politiques dans la durée,
faire le point – même s’il
ne le dit pas ainsi - sur les grandes formes
du capital, sur lesquelles les économistes
font aujourd’hui reposer l’essor
économique : le capital physique (avec
les infrastructures), le capital naturel (avec
l’environnement), le capital humain
(avec la démographie et le niveau de
vie). Sur le quatrième, le capital
social (qui recoupe consensus social, répartition
des richesses, système de redistribution,
démocratie réelle… ),
et qui est le vrai mystère de ces deux
grands pays qui sont en train d’écrire
les pages de leur histoire, tout livre honnête
ne peut que signaler quelques tendances sociales
utilement repérées dans leur
longue durée ; l’essentiel étant
les multiples questions que pose à
un rythme aujourd’hui déstabilisant
la formation d’une classe "moyenne"
en réalité élitaire.
Sur ce point, le regard de l’auteur
qui voit le poids et le rôle de base
du développement que constituent les
campagnes et n’a eu de cesse de rappeler
depuis 10 ans ce que réformateurs et
Banque mondiale redécouvrent aujourd’hui
seulement : le sous-investissement dramatique
dans le monde rural sur les 15 années
écoulées.
Qui a dit qu’Inde et Chine se comparaient
mal ? On conclura sur deux points.
D’abord, que dans tout ceci, les spécialistes
sectoriels ou les spécialistes des
évolutions très récentes
de l’un ou l’autre de ces deux
pays ne se retrouveront peut-être pas,
mais le public visé est ici celui qui
recherche une compréhension claire
de l’Inde comme de la Chine. Ceux-ci
s’y retrouveront comme le fera aussi
tout sinologue ou indianiste ouvert à
une introduction à l’autre économie,
tout spécialiste économiste
rural ou industriel désireux d’appréhender
l’ensemble. Ensuite, du rôle de
l’éditeur. Le sous-titre est
"la grande compétition".
Nous croyons que celle-ci, comme compétition
frontale entre les deux pays, n’existe
pas en tant que telle. Mais d’ailleurs
le livre ne se réfère en aucune
manière à celle-ci. Il est à
espérer que rapidement il (re)-deviendra
possible de publier des livres sur l’Inde
ou la Chine sans ajouter l’idée
de conquête ou compétition ;
souvenons-nous du Japon. Le contenu de ce
livre y aide, qui montre des pays dans leurs
trajectoires propres, leurs contradictions,
leurs rythmes d’ouverture à une
histoire mondiale et de contribution à
celle-ci. L’éditeur a en revanche
suggéré avec bonheur un lever
de rideau fait d’anecdotes parmi les
plus éclairantes qui ont émaillé
le passage exceptionnel de Gilbert Étienne
dans ces deux pays. Elles transportent le
lecteur sur plus de 50 ans, lui font vivre
les doutes et les certitudes des élites
comme du peuple, les manières et espoirs
de deux cultures.
Ce livre très vivant s’achève
sur une note un peu nostalgique : "c’en
est fini d’entendre des ghazals (poésie
amoureuse de style indo-persan) dans une soirée
en Inde" déclare Gilbert Étienne.
Mais ceci n’est peut-être qu’une
invitation au voyage. La Chine, l’Inde,
sont vastes et variées. Que l’on
se rassure sur ce point : y compris pour les
jeunes générations, y compris
pour les grandes métropoles urbaines
et leurs cadres globalisés, l’art
du ghazal mais aussi beaucoup d’autres
demeurent vivaces et renouvelés. L’histoire
des cinquante années à venir
n’est pas écrite.
Source : Non
fiction
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